Dimanche 8 août 2010 7 08 /08 /Août /2010 04:04

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Lorsqu’en octobre 2007, Sarkozy disait à Dakar, que :

Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès.

Ils ont été nombreux, les intellectuels africains à lever le bouclier, les uns pour lister tout ce que l’humanité devait à l’Afrique, d’abord pour le titre de berceau (tout comme s’il y avait un mérite à cela) puis le reste y est passé. L’Egypte des pharaons noirs, le Zimbabwe, la charte du Mandé…, les autres pour dénoncer l’infamie d’une telle déclaration, la France et l’Europe étant responsables du retard de ce continent. Mais en réalité, une bonne partie de ces intellectuels, en aparté reconnaissent, que même si Sarkozy sur un certain nombre de sujets a raison, ce n’est pas à lui de nous donner des leçons. C’est donc un peu plus sur la forme, que sur le fond que reposaient ces récriminations.

Wikipédia définit la tradition comme la transmission continue d'un contenu culturel à travers l'histoire depuis un événement fondateur ou un passé immémorial (du latin traditio, tradere, de trans « à travers » et dare « donner », « faire passer à un autre, remettre »). Cet héritage immatériel peut constituer le vecteur d'identité d'une communauté humaine. Dans son sens absolu, la tradition est une mémoire et un projet, en un mot une conscience collective.

Deux ou trois mots retiennent mon attention dans cette définition : Transmission continue, événement fondateur, communauté humaine, conscience collective. La transmission continue suggère une pérennité dans le temps et l’espace. Mais c’est événement fondateur qui m’intéresse le plus dans notre cas. La tradition nait à partir d’un événement fondateur. Il n’existe donc pas, pour une communauté, (j’en reviendrai) une seule tradition, mais plusieurs, nées de plusieurs événements  fondateurs juxtaposables, et étalés dans le temps. Par ailleurs, la tradition n’a d’existence que dans une communauté : communauté étant entendue au sens sociologique comme un groupement d'individus ayant des interactions continues (aspect objectif) et qui partagent un intérêt et un sens d'appartenance communs (aspect subjectif). Pour finir, je parlerai de la conscience collective, qui est co-substantielle à la communauté, et qui ne peut réellement exister que dans des groupements à très forte identité.

Pourquoi est-ce que je me tue à faire toutes ces démonstrations alors que des universitaires sont mieux placés pour le faire à ma place ? C’est juste pour démontrer deux choses :

La première est que ce que nous appelons tradition dans nos pays renforcent mon paradigme de l’anti-développement. La tradition à l’Africaine, que dis-je, à la togolaise (c’est le pays que je connais), est contre le progrès. Car dans notre pays, l’événement fondateur de la tradition doit forcément être affecté du coefficient « temps immémoriaux ». Une tradition n’est vivace que lorsqu’elle se réfère à une époque lointaine, quasi légendaire. Si cette tradition occupait dans le groupe une place équivalente à celle qu’elle prend dans une société qui a su s’adapter à la modernité comme le Japon, où la tradition finit par être plutôt folklorique, il n’y aurait pas de problèmes. Mais comme dans notre pays la tradition continue à rythmer la vie des communautés, pas uniquement rurale, mais souvent linguistiques, ethniques et parfois religieuses, elle finit par se positionner, par une occupation horizontale, comme l’un des plus grands freins au progrès. Car comment faire avancer un peuple dont une bonne partie de référents comportementaux sont portés par des valeurs datant d’un autre siècle, basés souvent sur la superstition, et jamais franchement rationnels. Tout le problème se trouve là. Pouvons-nous progresser si nos valeurs ne sont pas de notre temps. Pour être plus terre à terre, la fête des moissons par exemple, Ayizan, marque la fin de la récolte du haricot rouge en région Ewé. Aujourd’hui, ce haricot, d’un rendement faible par rapport à d’autres variétés de niébés, ne peut plus assurer l’auto suffisance alimentaire de la population du Zio, qui a sans doute été multiplié par plus de 10 depuis l’événement fondateur de cette fête. De plus, aujourd’hui, la recherche agronomique a mis en place des variétés de haricot de 60, voire 45 jours, qui peuvent donc être cultivées trois à quatre fois l’an, dans des champs irrigués. S’il faut évoluer avec son temps, cette fête ne se justifie plus, mais la maintenir induit directement le refus du paysans à adopter d’autres variété de haricot, sous le fâcheux prétexte de conservation de traditions du terroir. A cette allure, c’est plutôt nos aïeux qui auront honte de nous, car aujourd’hui nous ne nous montrons pas capables de créer d’autres événements fondateurs de nouvelles traditions, que nous transmettrons aux générations futures, à l’image de celles qui nous ont été transmises, parfois de temps pas si immémoriaux que ça.

Pour moi, la tradition est une réponse donnée par une communauté à un problème à un moment donné.

T=R/h.

 Si h évolue, R aussi doit évoluer pour que T reste constant. Or chez nous, le temps évolue, mais le R (Réponse) ne bouge pas, d’où la nocivité de nos traditions. Enfin, c’est mon point de vue.

Le second élément que je voudrais démontrer, est qu’au sens qu’on présente la tradition dans notre pays, où elle est supposée continuer à remplir son rôle de vecteur d’identité des différentes communautés que peuple notre pays, il s’agit d’une énorme arnaque. Une fête comme Ekpe Sosso ressemble sans aucun doute les guins, mais c’est guins là n’ont rien à voir avec la communauté originelle pour qui la couleur de la pierre avait un sens direct avec les activités du groupement. En fonction de la couleur du cailloux en effet, la communauté avait un comportement collectif qu’elle adoptait pour l’année. Aujourd’hui, je suis, en tant que losso et militaire, plus proche d’un militaire guin en intérêt commun que sa communauté originelle. La notation que je donne par exemple à un militaire guin dans mon régiment a plus d’importance dans l’immédiat pour lui (sa carrière a remplacé le champ des temps immémoriaux) que la couleur de la pierre. Et pourtant, aveuglement, nous continuons à célébrer ces moments de communion peut être, mais aussi de beuverie et de toutes les lices.

J’ai toujours déploré l’absence de leaders d’opinion écoutés dans notre pays. Des idéologues qui orienteraient nos choix politiques et culturels, qui leur donneraient un sens et une consonance homogène. Avec la révolution culturelle sous Eyadema, nous avons chanté la valorisation de notre patrimoine culturel, ceci à l’image de la Chine de Mao Tsé Toung. Depuis, les Chinois se sont rendus compte qu’ils s’égaraient complètement. Ils ont remisés tous ces attributs dans les espaces culturels et dans les musés, et se sont retroussés les manches. Aujourd’hui, les Chinois vendent leur culture, parce qu’ils ont su rapidement faire la bascule entre le folklore et la modernité.

Nous ici, la révolution culturelle a produit l’effet contraire. Alors que nous passons notre temps à réclamer à la tradition une origine immémoriale, nous avons crée au forceps d’autre traditions, suivant l’architecture administrative du pays. C’est ainsi que des fêtes comme sintu djandjagou (qui n’a aucune existence historique) ont apparu dans la préfecture de Doufelgou, car à l’époque il fallait à chaque préfecture sa fête traditionnelle.

Le pire est que dans notre pays, à la façon dont nous les célébrons, nos traditions ne nous rapportent rien. Quand elles ne sont pas superbement ignorées, elles coutent plutôt de l’argent au contribuable. A Siou, il existe une dance endiablée appelées « essokpa ». Elle marque, pour l’adolescent, son passage au rang d’homme. Enfant, je me suis toujours extasié devant les mouvements des corps, les vibrations des torses, et le rythme endiablé des tambours. Saisonnière, cette fête n’attire aucun touriste, même pas les populations des environs. Elle se localise en pays losso. Et pourtant, elle est belle. J’imagine que promue par le ministère du tourisme, elle peut constituer un excellent rendez-vous pour touriste en quête d’authenticité. Une association villageoise pourrait même se créer, pour d’une part faire des démonstrations de cette dance  (comme le fait si bien les danseurs sola) lors de diverses manifestations. Un centre de formation pourrait même se lancer au village. Cela rapportera d’appréciables subsides aux populations locales. C’est du développement endogène, et cela ferait du bien à une région touchée par le chômage et l’exode rurale.

Le pire, c’est quand la tradition, au lieu de créer des richesses, comme je viens de le soulever, nous coûte de l’argent. Aujourd’hui, nos fêtes traditionnelles, faute d’une remise en cause idéologique, siphonnent le budget national. Parce que le chef de l’Etat (la plus part du temps) s’y rend, elles font l’objet de préparatifs qui en fin de comptent les font sortir de leur fonction originelle. En fait, les populations ne se préparent pas à célébrer ou à perpétuer une transmission ancestrale, mais elles se préparent à recevoir le chef de l’Etat et sa délégation. Résultat : tout est fait dans cette direction. Au point où la fête en elle-même finit par être occultée par le désir, légitime et tout humain, de chacun de plaire et de se mettre en valeur. L’administration (cadres originaires de la préfecture oblige), s’y transporte à coup d’ordre de mission, la suite présidentielle s’y invite, et au résultat, tout le monde y laisse ses plumes. L’Etat, par le contribuable, et les habitants, par les multiples cotisations pour recevoir les invités. La situation est souvent cocasse, car une bonne partie des cadres présents, pris individuellement, expriment le peu de cas qu’ils font de ces célébrations. Mais ils n’y manqueraient pour rien au monde, car une absence risquerait de s’interpréter comme un acte de défiance.

Donc, au lieu de rapporter de l’argent à la région, je parie que les festivités Evala, si elles étaient moins sollicitées par le pouvoir public, susciteraient l’intérêt de plus de touristes. ( le protocole entourant la sécurité des officiels ne peut qu’être barbant, d’où le peu d’affluence à ces rendez-vous pourtant courus par les touristes dans d’autres pays). Je parie même que si les évalas se codifiaient, ils pourraient devenir un sport national que d’autres togolais aimeraient apprendre. Des écoles verraient le jour à Kara et dans d’autres villes du pays. Voila comment nous pourrons créer des emplois dans ces régions à très faibles offres d’emploi, et augmenter l’attrait touristique. Bien entendu, les Evala comme rites initiatique se conserveraient.

Prenons les Akpéma par exemple. Ces rites dans le passé étaient consacrés à la jeune fille vierge, vivant dans une communauté repliée sur elle-même, où les parents surveillaient jalousement les mœurs de leur progéniture, où le mariage arrangé était une coutume. Aujourd’hui, il est courant de voir des parents résidant à Lomé, demander à leur jeune fille, qui ont perdu leur virginité depuis belle lurette, et qui n’ont souvent aucun lien commun avec la communauté kabyè, de faire Akpéma, sous le prétexte de respect des traditions. La fille y va comme à une mauvaise colonie de vacance, et en revient soit avec un mauvais souvenir, ou simplement avec la claire conscience du devoir accompli, pour la satisfaction des parents. Rien qui concerne la tradition telle que je l’ai définie en début de billet.

Allez, voici un bon bout de temps que je ne suis pas revenu sur mon blog, et quand je reviens, c’est pour pondre ce long billet, un peu confus, mais dont le sujet me tient à cœur.

Pour résumer, je dirai que la tradition n’a de sens que si elle évolue, que si elle est une réponse à un problème posé, que si elle se détourne du traditionalisme tel qu’il est pratiqué dans notre pays. La tradition, au lieu de continuer à nous coûter de l’argent parce que nous faisons appel à elle comme à l’époque de la révolution culturelle (qui a montré ses limites) devrait être un puissant ressort de notre industrie touristique. A défaut, je la haïrai de toute mon énergie.

Par Gerry - Publié dans : Coups de gueule
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